La traversée de la Cinarca se mérite en quatre jours

Portrait de Gaspard FerrieuPar · 3 septembre 2026

C’est l’itinéraire par lequel tout a commencé pour moi, il y a une dizaine d’années, et que j’avais alors prévu en deux jours. La traversée de la Cinarca en demande quatre pour être marchée sans courir, et c’est encore un peu court. Voici ce que j’ai relevé en la refaisant au mois de juin, étape par étape, avec les chiffres mesurés plutôt que les chiffres annoncés.

Le profil général, et le piège qu’il contient

La Cinarca est une succession de croupes orientées est-ouest séparées par des vallons courts et raides. Cela donne un profil en dents de scie : peu d’altitude absolue, beaucoup de dénivelé cumulé. Le total sur quatre jours approche les trois mille mètres de montée pour un point haut qui ne dépasse pas mille deux cents mètres.

C’est ce décalage qui trompe tout le monde, moi le premier. On regarde l’altitude maximale, on se dit que ce n’est pas la haute montagne, et on prévoit deux jours. Puis on additionne huit remontées de trois cents mètres et on comprend.

Forêt d'arbres aux feuilles d'automne, sol couvert de feuilles mortes.
Forêt d'arbres aux feuilles d'automne, sol couvert de feuilles mortes.

La traversée de la Cinarca, première étape

Quatorze kilomètres, 980 mètres de montée, 420 de descente, six heures de marche effective. Le départ se fait dans la châtaigneraie, à l’ombre jusqu’à la mi-matinée, puis le sentier sort dans le maquis haut et il n’y a plus rien pour se protéger jusqu’au village du soir. Partir tôt n’est pas une préférence, c’est une nécessité : à partir de onze heures sur ce versant, la chaleur devient le premier facteur limitant.

Le premier point d’eau fiable est une fontaine de village au kilomètre huit. La source marquée au kilomètre quatre était à sec le 11 juin, ce qui m’a obligé à monter avec trois litres au départ plutôt que deux.

Deuxième étape

Onze kilomètres, 620 mètres de montée, 740 de descente. L’étape la plus facile et la plus belle, sur une ligne de crête dégagée qui donne sur le golfe de Sagone d’un côté et sur les montagnes de l’autre. On marche deux heures avec la mer en vue, ce qui est une sensation particulière quand on est venu chercher l’intérieur.

Le balisage est bon jusqu’au col, puis devient approximatif pendant environ un kilomètre et demi. C’est là que se trouve le passage qui mérite un paragraphe à lui seul.

Le passage qui pose problème

Après le col, le sentier descend plein sud dans une zone d’éboulis où trois sentes partent en éventail. La bonne est celle de gauche, la moins marquée, qui longe le pied de la barre rocheuse. Les deux autres sont des passages de bêtes qui s’arrêtent cent mètres plus bas dans le maquis, sans que rien ne l’annonce.

J’ai pris la mauvaise la première fois. La perte est d’environ quarante minutes, sans danger réel, mais avec une remontée dans une pente d’éboulis qui n’est pas agréable en fin de journée. Le repère fiable est la barre rocheuse : si vous ne l’avez pas sur votre droite au bout de deux cents mètres de descente, vous êtes sur la mauvaise sente et il faut remonter tout de suite plutôt que d’espérer.

Massif montagneux rocheux et boisé, pentes herbeuses au premier plan sous ciel bleu.
Massif montagneux rocheux et boisé, pentes herbeuses au premier plan sous ciel bleu.

Troisième étape

Seize kilomètres, 840 mètres de montée, 900 de descente. La plus longue, et celle où l’on traverse le plus de hameaux. Deux fontaines en état de marche, une épicerie ouverte le matin seulement, et une chapelle dont le panneau donne une date de construction que je n’ai pas pu recouper ailleurs et que je ne reproduis donc pas ici.

C’est l’étape sociale de la traversée. On croise des gens, on s’arrête, on parle. J’ai mis sept heures pour une étape qui en demande six, et la différence est entièrement due à deux conversations que je ne regrette pas.

Quatrième étape

Neuf kilomètres, 380 mètres de montée, 1 100 de descente. Presque uniquement de la descente, longue et monotone, sur un chemin empierré qui tape dans les genoux. C’est l’étape dont personne ne parle et celle qui m’a laissé les courbatures les plus durables, bien plus que la première.

Des bâtons se justifient ici, même pour qui n’en utilise jamais. Mille cent mètres de descente sur de la pierre ronde, c’est le genre de chose qui se paie trois jours plus tard.

Totaux relevés

Distance : 50 kilomètres. Dénivelé positif cumulé : 2 820 mètres. Dénivelé négatif : 3 160 mètres. Durée : 4 jours, 22 heures de marche effective hors pauses longues. Points d’eau fiables en juin : 6. Nuits : 2 en bivouac, 1 en gîte. Période : début juin, avant la chaleur et après la fonte. Sac au départ : 14,5 kg avec 2 litres d’eau.

L’eau, étape par étape

Six points fiables sur quatre jours, ce qui est confortable, mais ils sont mal répartis : quatre sur les deux premières étapes, deux sur les deux dernières. La troisième étape demande de partir avec deux litres et demi. Les fontaines de village sont la ressource sûre ; les sources de versant portées sur la carte sont à vérifier chaque année et je ne compte jamais dessus pour dimensionner une étape.

Le cadre réglementaire des prélèvements et de la circulation dans les espaces naturels concernés est rappelé par l’Office français de la biodiversité, et il vaut mieux l’avoir lu avant qu’après.

Pont de pierre, rivière claire, rochers moussus, forêt dense et verdoyante.
Pont de pierre, rivière claire, rochers moussus, forêt dense et verdoyante.

Dormir sur le parcours

Deux nuits en bivouac, une en gîte. Les emplacements se trouvent sans difficulté sur les deux premières étapes, où les replats sont nombreux et où les anciennes aires de battage offrent un sol plat. Sur la troisième, c’est plus serré : le terrain est plus pentu et plus habité, et une aire de bivouac discrète demande d’y réfléchir en avance plutôt qu’à la tombée du jour.

Ce qui se voit en chemin

La traversée passe devant au moins quatre ponts à une arche, deux d’entre eux encore utilisés par le sentier. Les autres sont doublés par un pont routier et se contournent. On trouve aussi des bergeries en pierre sèche, dont trois en état d’être occupées et une dizaine en ruine, et des enclos circulaires dont je ne saurais pas dire s’ils servaient aux bêtes ou au battage.

Un panneau d’information au départ de la troisième étape donne quelques éléments sur l’économie pastorale du secteur et sur la transhumance qui reliait ces vallées au plateau. Je reprends ce qu’il dit sans l’avoir vérifié ailleurs, et je le signale parce que c’est la seule source écrite que j’aie trouvée sur place.

Ce qui frappe en quatre jours de marche, c’est la densité du bâti ancien par rapport au vide actuel. On traverse des terrasses de culture sur des versants entiers, maintenant reprises par le maquis, qui supposent une population sans rapport avec celle d’aujourd’hui.

La météo sur quatre jours

Quatre jours, c’est la durée au-delà de laquelle une prévision devient douteuse. Je pars avec le bulletin du départ et je le réactualise au premier village qui a du réseau, en général à la fin de la deuxième étape. Deux fois sur trois, la prévision à quatre jours s’est révélée fausse sur le dernier jour.

En juin, le risque dominant est l’orage de fin d’après-midi, qui se forme sur les reliefs et arrive vite. La règle que je m’applique est d’être descendu des crêtes avant seize heures, ce qui structure les horaires de la deuxième étape, entièrement en ligne de crête.

Ce que ça coûte au corps

Trois mille mètres de montée et autant de descente en quatre jours, avec quinze kilos, ce n’est pas anodin pour quelqu’un qui marche en moyenne une fois par semaine. Les deux premiers jours passent bien. Le troisième matin est le plus dur, et le quatrième se fait sur l’élan.

Je prépare ces traversées par des sorties à la journée avec un sac chargé dans les mois qui précèdent, ce qui n’est pas de l’entraînement au sens sportif mais évite les ampoules et les douleurs d’épaules qui gâchent une journée entière.

Ce que j’ai changé en route

J’avais prévu de dormir au point haut de la deuxième étape. Le vent soufflait trop fort au col et j’ai redescendu quarante minutes pour trouver un replat abrité. Cette décision a décalé toute la journée suivante et m’a fait sauter un détour que je voulais faire depuis longtemps.

On ne tient pas un programme de quatre jours à l’heure près, et prévoir une marge sur chaque étape évite de marcher dans le noir pour rattraper un retard. Je compte désormais une heure de battement par jour, et je ne l’ai jamais regretté.

À qui c’est accessible

À quelqu’un qui marche régulièrement et qui accepte de porter quinze kilos. Techniquement, rien ne dépasse la randonnée : pas de main courante, pas de passage exposé, pas de névé en juin. La difficulté est l’accumulation du dénivelé et la chaleur sur les versants sud.

Sur l’incertitude du terrain, j’ai écrit un billet entier sur la possibilité de se perdre en Corse intérieure, et sur le matériel de nuit, ce que j’emporte pour quatre jours en autonomie.