La question se pose à chaque sortie et je n’ai jamais trouvé de réponse unique. Trouver une aire de bivouac correcte en Corse-du-Sud tient de l’arbitrage entre trois régimes qui ne se recouvrent pas : ce que dit le droit, ce que disent les arrêtés locaux, et ce que fait l’usage. Les ignorer tous les trois est facile. Les tenir ensemble demande un peu de méthode.
Ce que dit la règle générale
Le bivouac, entendu comme une installation du soir levée au matin, n’a pas le même statut que le camping. La distinction tient à la durée et à l’emprise : une tente montée à la tombée du jour et pliée au lever n’est pas un campement. Cela dit, des arrêtés municipaux ou préfectoraux peuvent restreindre ou interdire la pratique sur des secteurs précis, notamment en période de risque incendie.
Les textes applicables et les interdictions saisonnières sont publiés par les préfectures, et le cadre général est accessible sur service-public.fr. Je consulte avant chaque départ d’été, parce que les arrêtés incendie en Corse changent d’une semaine à l’autre et qu’un massif ouvert en juin peut être fermé en juillet.

Ce que fait la pratique
Sur le terrain, un marcheur discret qui monte tard et part tôt ne pose de problème à personne, et c’est ce que m’ont dit tous les habitants avec qui j’en ai parlé. Ce qui pose problème, ce sont les installations visibles depuis une route, les feux, les groupes nombreux, et les emplacements près des troupeaux ou des points d’eau utilisés par les bêtes.
Un berger rencontré au-dessus de Quenza m’a résumé la chose en une phrase que je n’ai pas oubliée : il ne lui importe pas qu’on dorme sur son parcours, il lui importe qu’il ne reste rien le lendemain. Je n’ai pas entendu de formulation plus claire, et elle recouvre à peu près tout ce qu’il y a à savoir.
Choisir une aire de bivouac : mes six critères
- Hors de vue d’une route carrossable et d’une habitation, ce qui règle à soi seul la moitié des frictions possibles.
- À bonne distance d’un point d’eau, pour laisser le passage aux animaux et ne pas souiller la source.
- Sur un sol déjà tassé ou minéral, jamais sur une zone humide ni dans une jeune pousse.
- Hors des couloirs évidents d’écoulement, même par beau temps, parce qu’un orage de fin d’après-midi se décide ailleurs que là où l’on dort.
- Avec un abri naturel contre le vent dominant, qui vient le plus souvent de l’ouest sur ce versant.
- Assez loin d’un arbre isolé mort, qui est la chose la plus dangereuse d’un bivouac par vent fort et celle à laquelle on pense le moins.
Ces six critères se vérifient en dix minutes de reconnaissance. Les dix minutes sont le vrai sujet : la plupart des mauvais emplacements sont choisis parce qu’on est arrivé fatigué et qu’on a posé le sac là où on s’est arrêté.
Les anciennes aires de battage
Ce sont les meilleurs emplacements de l’intérieur corse, et je n’ai lu ça nulle part. Il s’agit de terrasses circulaires empierrées, de six à dix mètres de diamètre, qui servaient à battre les céréales et qu’on trouve à proximité des hameaux et des hameaux abandonnés. Elles sont plates par construction, drainées, et le sol y est tassé depuis des siècles.
Elles figurent rarement sur les cartes. On les repère à l’œil, souvent légèrement en contrebas d’un village, parfois bordées d’un muret bas ou marquées par un cercle d’herbe plus rase. Trois de mes meilleurs bivouacs corses étaient sur des aires de ce type, et deux d’entre eux étaient à moins de vingt minutes d’un village.

La question du feu, qui ne se pose pas
Pas de feu. Jamais, nulle part, en aucune saison. Ce n’est pas une position morale, c’est la seule attitude défendable dans un massif méditerranéen où une étincelle en août peut détruire plusieurs centaines d’hectares. Un réchaud à gaz couvre tous les besoins réels, et un feu de camp n’en couvre aucun.
Cela vaut aussi pour les cigarettes, pour les mégots enterrés, et pour l’idée très répandue qu’un petit foyer entouré de pierres est sans danger. Il ne l’est pas.
Ce qu’on laisse derrière soi
Rien. Cela paraît évident et ne l’est visiblement pas, parce que j’ai ramassé des déchets sur à peu près la moitié des emplacements où j’ai dormi, y compris sur des replats à deux heures de marche de la première route. Je monte avec un sac poubelle vide prévu pour ça, ce qui coûte dix grammes et règle la question définitivement.

Trois secteurs où c’est simple, deux où ça ne l’est pas
Les secteurs d’altitude moyenne, entre huit cents et mille deux cents mètres, en dehors des zones pastorales actives, ne posent aucune difficulté : le terrain est vaste, les replats nombreux, personne ne passe le soir. Les abords des hameaux abandonnés sont dans le même cas, avec en prime les aires de battage. Les croupes dégagées loin des routes aussi, à condition d’accepter le vent.
Les deux secteurs compliqués sont la bande littorale, où tout est soit privé soit fréquenté, et les abords immédiats des sites très visités, où la pression est telle que la tolérance a disparu. Dans ces deux cas, je ne cherche pas : je dors en camping ou en gîte, ce qui coûte vingt euros et règle le problème sans l’envenimer.
Arriver tard, qui est la vraie règle
La différence entre un bivouac bien vécu et un bivouac mal vécu tient souvent à l’heure d’arrivée. Monter la tente à vingt heures, quand les promeneurs sont rentrés et que les troupeaux sont redescendus, ne dérange rien. La monter à seize heures sur le même emplacement, c’est occuper un lieu que d’autres traversent encore.
Cela demande d’accepter de marcher jusqu’au soir et de dîner après avoir installé le camp, ou avant, en route. Je prépare souvent le repas à la dernière pause de l’après-midi et je ne sors plus le réchaud ensuite.
Le lendemain matin
Partir tôt fait partie du contrat implicite. Une tente pliée à sept heures ne gêne personne ; la même tente encore montée à onze heures devient un campement aux yeux de quiconque passe. C’est une question de regard autant que de règle, et le regard compte parce qu’il détermine si la pratique reste tolérée.
Pour le matériel de nuit proprement dit, j’en ai parlé dans le billet sur le réchaud et les quatre jours d’autonomie, et un exemple concret d’emplacement choisi figure dans le récit des nuits au-dessus de Marignana.