Je passe pour quelqu’un de compliqué quand j’explique que mes vacances dans le sud commencent par trois heures de montée dos à la mer. L’ordre n’est pas une coquetterie et je ne cherche pas à rendre les choses difficiles. Il tient à un fait simple : la côte corse en août est pleine, l’intérieur ne l’est pas, et prendre les deux dans le bon ordre coûte moins cher qu’on ne croit.
Pourquoi mes vacances dans le sud commencent en altitude
Les plages de Corse-du-Sud concentrent l’essentiel des visiteurs sur une bande de quelques kilomètres. Montez de huit cents mètres et vous changez de pays. Les sentiers de l’Alta Rocca au mois d’août sont fréquentés le matin, calmes l’après-midi, déserts le soir. Les villages ont une épicerie, parfois un bar, rarement du monde.
En commençant par le haut, on arrive à la mer en fin de séjour et en fin de journée, c’est-à-dire au moment où les autres repartent. La plage à dix-neuf heures n’a rien à voir avec la plage à quinze heures, et c’est la même plage.

Ce que la montée apporte au bain
Il y a un plaisir physique à se baigner après avoir marché qui n’existe pas après avoir conduit. Le corps est chaud, les jambes sont lourdes, le sel pique sur les éraflures de maquis, et l’eau froide fait quelque chose de précis qu’il faut avoir senti pour comprendre. C’est peut-être la seule raison valable de s’imposer cet ordre, et elle me suffit.
Il y a aussi un effet moins agréable à admettre : après trois jours en autonomie, une douche et un vrai lit prennent une valeur disproportionnée. Commencer par le confort, c’est le gâcher.
Comment je découpe la semaine
Trois jours en haut, deux jours sur la côte, un jour de battement. Les trois premiers servent à marcher et à dormir dehors, avec le sac complet. Les deux suivants se font léger, depuis un point fixe près de la mer, sans rien porter. Le jour de battement absorbe la météo, qui en Corse change plus vite que les prévisions ne le disent.
Ce battement n’est pas un luxe. Je l’ai utilisé deux fois en trois ans, et les deux fois il a évité de transformer une journée d’orage en journée perdue. Un séjour sans marge se subit ; un séjour avec marge se pilote.
Les bulletins détaillés par massif publiés par Météo-France sont ce que je consulte la veille au soir, et ils m’ont fait annuler deux journées. Les deux fois, l’orage est arrivé à peu près à l’heure annoncée, ce qui ne m’a pas rendu plus malin mais m’a rendu plus confiant dans le bulletin.

L’intendance, qui n’est pas secondaire
Trois jours en autonomie veulent dire porter l’eau, la nourriture et le couchage. Cela fait entre treize et seize kilos selon la disponibilité de l’eau en chemin. Le passage à la côte permet de tout reposer et de racheter, ce qui est la vraie raison de ce découpage en deux temps.
Je laisse une partie des affaires de plage dans un sac à la consigne ou chez l’hébergeur du troisième soir, réservé à l’avance. Monter avec un maillot et une serviette fine suffit, ils pèsent deux cents grammes et servent aussi aux rivières, qui sont froides et nombreuses.
Les trois montées par lesquelles je commence
La première part d’un fond de vallée et gagne huit cents mètres en trois heures, à l’ombre les deux premiers tiers. C’est la plus raide et la plus efficace : on est en altitude avant la chaleur, et le dénivelé est avalé dans la matinée du premier jour, quand les jambes sont fraîches.
La deuxième est plus longue, cinq heures, avec deux replats intermédiaires où l’on peut s’arrêter dormir si la journée a mal commencé. Je la prends quand je pars tard ou quand la météo est incertaine, parce qu’elle offre des portes de sortie.
La troisième contourne par un col bas et passe par trois hameaux. Elle est la moins sportive et la plus intéressante pour qui vient d’arriver en Corse : elle donne tout de suite ce que l’intérieur a de particulier, c’est-à-dire des villages posés dans la pente et reliés par des chemins plus vieux que les routes.
Le moment où la côte disparaît
Il y a sur chacune de ces montées un point précis où la mer cesse d’être visible, en général au passage d’un épaulement entre cinq et six cents mètres. C’est un moment dont j’ai fini par guetter l’arrivée. Derrière, le paysage est entièrement minéral et végétal, l’air change, le bruit aussi, et le séjour commence réellement.
Ce basculement dure quelques minutes et il explique mieux que n’importe quel argument pourquoi je tiens à cet ordre. Pris dans l’autre sens, en descendant, il ne produit rien : on quitte la montagne, c’est tout.
La limite de la méthode
Elle ne marche pas avec des enfants en bas âge, ni avec quelqu’un qui n’a pas envie de marcher, et prétendre le contraire serait malhonnête. Elle demande aussi d’accepter trois jours sans douche, ce qui est une négociation familiale à part entière et que je perds régulièrement.
Quand je pars avec les miens, l’ordre s’inverse et je marche seul le matin pendant que tout le monde dort. C’est un autre séjour, qui a ses qualités et qui donne moins de récits.

Le ravitaillement en route
Les épiceries de village ouvrent le matin et ferment tôt, souvent dès midi hors saison. Je fais mes courses au premier village traversé de la journée plutôt qu’au dernier, règle apprise après une soirée au pain sec. Le fromage de brebis et la charcuterie s’achètent bien sur place ; le reste, moins.
Le soir du troisième jour
La descente vers la côte se fait dans la lumière rasante, avec le golfe qui s’ouvre progressivement. On sent l’air changer, l’odeur du maquis se charger de sel, la température remonter de quelques degrés d’un coup en passant un épaulement. C’est le moment du séjour dont je me souviens chaque année, et il dure environ quarante minutes.
Sur la façon d’atteindre la mer depuis l’intérieur sans voiture, j’ai détaillé les liaisons dans un billet consacré à la descente du Liamone. Et pour la partie haute, les villages que je traverse sont décrits dans cinq villages de l’Alta Rocca.