L’Alta Rocca se traverse en voiture en une heure et demie. À pied, il faut trois jours, et on n’y voit pas les mêmes choses. Les cinq villages de l’Alta Rocca dont il est question ici sont ceux que j’ai atteints en juin par les chemins, dans l’ordre de la marche, avec ce que j’y ai vu et ce que je n’ai pas pu vérifier. Je ne les nomme pas tous, parce que deux d’entre eux comptent trois habitants à l’année et n’ont pas besoin de moi.
Le premier, par le bas
On y arrive par un chemin empierré qui monte en lacets serrés depuis le fond de vallée, environ quarante minutes pour deux cent cinquante mètres de dénivelé. Les maisons sont en granite clair, à trois niveaux, avec des escaliers extérieurs en pierre qui desservent le premier étage, disposition que l’on retrouve dans tout le secteur. Deux d’entre elles portent une date gravée sur le linteau, mais les chiffres sont trop érodés pour que je me risque à les donner.
Ce qui m’a retenu : une placette ombragée par deux micocouliers, avec une fontaine qui coule et un banc. J’y suis resté une heure sans raison particulière, et c’est exactement le genre d’heure qu’on ne passe jamais quand on visite en voiture.

Le deuxième, le plus vivant
Celui-ci a une école, une épicerie et un bar, ce qui dans ce secteur fait presque une métropole. L’église domine un replat et son parvis donne sur toute la vallée. Un panneau municipal y décrit l’histoire du bâtiment et mentionne une reconstruction au dix-huitième siècle sur des fondations plus anciennes. Je rapporte ce qu’indique le panneau, sans l’avoir recoupé ailleurs.
Le bar sert le café jusqu’à onze heures et ferme l’après-midi. C’est là que j’ai eu la conversation la plus utile du séjour, avec un homme qui connaissait l’état exact de trois sentiers que je comptais prendre et qui m’en a déconseillé un.
Le troisième, presque vide
Une dizaine de maisons dont trois habitées à l’année, d’après l’homme qui taillait sa vigne à l’entrée et avec qui j’ai parlé vingt minutes. Les autres ouvrent l’été, quand les familles reviennent. Les volets fermés donnent une impression qui n’est pas triste, plutôt suspendue, comme un lieu qui attend.
Il y a là un four à pain communal, en ruine partielle, dont la voûte tient encore. Mon interlocuteur m’a dit qu’il avait servi jusque dans les années soixante et qu’il se souvenait d’y être allé enfant. C’est un témoignage, pas une date vérifiée, et je le donne comme tel.

Le quatrième, en balcon
Le plus spectaculaire des cinq par sa position, posé sur une arête étroite avec du vide des deux côtés. La rue principale fait trois mètres de large et suit la ligne de crête sur deux cents mètres. On comprend en dix secondes pourquoi il a été construit là et pas ailleurs : la position est défendable, visible de loin, et au-dessus de la zone des brouillards de vallée.
Le sentier d’accès par l’ouest est raide et mal balisé sur les deux cents derniers mètres, avec un passage d’herbe en dévers qui demande de l’attention par temps humide. Par l’est, c’est plus long d’une demi-heure et nettement plus facile. J’ai monté par l’ouest et je redescendrais par l’est.
Le cinquième, celui des châtaigniers
On y entre par une châtaigneraie ancienne dont certains arbres sont énormes et creux, assez pour qu’un homme y tienne debout. Le village lui-même est modeste, sans monument ni panorama, mais l’approche compte autant que l’arrivée et c’est elle qu’on retient.
Des séchoirs à châtaignes subsistent en bordure, petits bâtiments carrés à toit de lauzes, dont deux sont encore couverts. Je n’ai trouvé aucun panneau pour les expliquer et je n’ai croisé personne à qui demander.

Ce que ces villages de l’Alta Rocca ont en commun
Tous ont été construits à mi-pente, jamais en fond de vallée ni sur le sommet. Tous ont une fontaine, et quatre sur cinq la gardent en eau toute l’année d’après ce qu’on m’a dit. Tous sont reliés entre eux par des chemins muletiers encore lisibles, qui sont plus anciens que les routes et souvent plus directs.
Ce réseau de chemins est le vrai sujet, plus que les villages pris un par un. Il raconte une organisation du territoire que la route a remplacée en cinquante ans et qui tenait depuis des siècles. Marcher d’un village à l’autre par l’ancien chemin, c’est voir pourquoi ils sont là où ils sont.
Les chemins entre les villages
Entre le deuxième et le troisième village, l’ancien chemin muletier est encore pavé sur près de six cents mètres, avec des bordures et un profil bombé pour l’écoulement. C’est la plus belle portion de chemin ancien que j’aie vue en Corse, et elle n’est signalée nulle part.
Entre le troisième et le quatrième, le chemin a disparu sur un kilomètre et demi, repris par le maquis après l’abandon des terrasses. On passe par la route sur cette portion, ce qui est sans danger mais sans intérêt. J’ai cherché deux fois une variante, sans rien trouver de praticable.
Entre le quatrième et le cinquième, le chemin suit un canal d’irrigation à flanc, presque horizontal, sur deux kilomètres. C’est la marche la plus agréable des trois jours et la seule portion entièrement plate de tout le circuit.
Dormir dans ce secteur
Les deux nuits se passent entre les villages plutôt qu’à côté : le terrain y est plus ouvert et l’on ne gêne personne. Les abords immédiats des villages habités sont à éviter, non parce que c’est interdit mais parce que c’est impoli, et la différence compte dans des lieux où tout le monde se voit.
J’ai trouvé les deux fois un emplacement en moins de vingt minutes de recherche, ce qui tient à la densité d’anciennes terrasses de culture dans le secteur : ce sont des plats naturels, drainés, et il y en a partout.
Le patrimoine qu’on voit sans le comprendre
J’ai photographié une vingtaine d’éléments bâtis sur ces trois jours : linteaux datés, niches d’oratoire, bassins de lavoir, un pont à une arche. Je suis incapable de les dater et je ne m’y risque pas. Les inventaires officiels du patrimoine sont consultables sur la plateforme POP du ministère de la Culture, et c’est là que je vais vérifier quand une construction m’intrigue assez pour chercher.
Y aller
Trois jours à pied suffisent pour les cinq, avec deux nuits dehors. Le dénivelé cumulé est important parce qu’on redescend entre chaque village : compter environ deux mille mètres de montée au total. Cinq à six heures de marche par jour en prenant son temps, ce qui est exactement le rythme que ces villages appellent, et qui laisse la place aux conversations.
Pour qui organise des vacances en Corse autour de la marche, ce circuit est une bonne entrée en matière : court, sans difficulté technique, et représentatif de ce qu’est l’intérieur. Sur le choix des emplacements de nuit dans ce secteur, mes critères sont dans le billet sur les aires de bivouac en Corse-du-Sud, et sur l’organisation d’un séjour complet, dans celui sur les vacances qui commencent par une montée.