Une application de randonnée ne remplace pas la carte IGN

Portrait de Gaspard FerrieuPar · 2 octobre 2026

Je ne suis pas en train de défendre le papier contre le numérique. J’emporte une application randonnée et une carte imprimée à chaque sortie, et je me débrouillerais mal avec un seul des deux. Mais ils ne font pas le même travail, et les confondre coûte cher le jour où ça compte.

Ce qu’une application randonnée fait mieux

Elle dit où l’on est. C’est énorme, et aucune carte papier ne le fait. Dans le maquis, sous couvert, par temps bouché, un point bleu règle en deux secondes une question qui prendrait un quart d’heure de triangulation approximative et qui, sur un relief mou, peut rester sans réponse.

Elle enregistre aussi la trace, ce qui permet de comparer après coup la distance réellement marchée à celle annoncée. C’est de là que viennent les chiffres que je publie, et c’est la raison pour laquelle ils diffèrent parfois de dix pour cent de ceux des topo-guides.

Elle est utile enfin pour revenir sur ses pas, quand on cherche à retrouver un embranchement raté quarante minutes plus tôt. Sans trace enregistrée, cette recherche se fait à l’estime et prend le double de temps.

Deux randonneurs regardent une carte et la femme pointe le ciel au-dessus de la mer.
Deux randonneurs regardent une carte et la femme pointe le ciel au-dessus de la mer.

Ce que la carte fait mieux

Elle montre tout en même temps. Sur un écran de six pouces, on voit un kilomètre autour de soi ; sur une carte dépliée, on voit la vallée entière, les deux cols possibles, le village qui a une épicerie et la crête qui sépare le bassin versant. Décider d’un itinéraire de repli se fait sur cette vue d’ensemble, pas sur un écran qu’il faut déplacer du doigt.

Elle ne tombe pas en panne, ne chauffe pas au soleil, se lit avec des mains mouillées et se passe à quelqu’un d’autre. Le fond officiel au 1:25 000 est consultable en ligne sur le Géoportail, ce qui permet de préparer chez soi et de n’imprimer que le secteur utile plutôt que d’acheter quatre cartes pour une traversée.

Les trois pannes que j’ai eues

Batterie à plat le troisième jour d’une traversée, parce que j’avais laissé l’enregistrement de trace tourner en continu sans y penser. Écran illisible en plein soleil sur une crête, à midi, exactement au moment où j’avais besoin de lire. Téléphone qui refuse de démarrer après une nuit à six degrés passée dans la poche extérieure du sac.

Aucune de ces trois pannes n’a eu de conséquence, parce que j’avais la carte. C’est tout l’argument, et il tient en une phrase : le support qui peut tomber en panne ne doit pas être le seul.

Randonneur assis sur un rocher, admirant des gorges rocheuses boisées et prenant une photo.
Randonneur assis sur un rocher, admirant des gorges rocheuses boisées et prenant une photo.

Comment je les combine

La carte sert à préparer la veille et à décider sur le terrain. L’application sert à vérifier une position quand j’ai un doute, et je la sors du mode économie seulement pour ça. L’enregistrement de trace reste coupé sauf si je reconnais un itinéraire que je veux documenter pour en écrire quelque chose.

Les fonds de carte sont téléchargés hors ligne avant le départ, systématiquement, parce que la couverture réseau dans l’intérieur corse est irrégulière et absente dans la plupart des vallons encaissés. Compter sur le réseau pour charger une tuile au moment où l’on en a besoin, c’est ne pas avoir de carte du tout.

Ce que je vérifie la veille du départ

Fonds de carte du secteur téléchargés hors ligne. Batterie du téléphone à 100 %, batterie externe chargée, rangée dans une poche différente. Carte papier au 1:25 000 imprimée ou achetée, dans une pochette étanche. Trace de l’itinéraire prévu importée. Boussole dans le sac. Itinéraire et heure de retour communiqués à quelqu’un.

La batterie, qui décide du reste

Un téléphone en mode avion, écran éteint, avec le GPS sollicité trois ou quatre fois par jour, tient quatre jours. Le même téléphone en enregistrement continu tient une journée et demie. La différence n’est pas marginale, elle est structurelle, et c’est la raison pour laquelle je n’enregistre pas par défaut.

La batterie externe se range à part, jamais dans la même poche que le téléphone, pour la même raison qu’on ne met pas ses deux frontales au même endroit.

Rivière à travers un canyon rocheux et moussu sous un ciel nuageux.
Rivière à travers un canyon rocheux et moussu sous un ciel nuageux.

Préparer l’itinéraire la veille, concrètement

Je trace l’itinéraire sur le fond officiel, j’en lis le profil, et je note trois choses sur un bout de papier que je glisse dans la pochette de la carte : l’altitude des points de passage obligés, l’heure limite à laquelle je dois être à chacun, et les deux itinéraires de repli possibles avec leur point de bifurcation.

Ce papier tient en six lignes et il vaut tous les écrans du monde, parce qu’il contient les décisions déjà prises à froid. Sur le terrain, fatigué, on prend de mauvaises décisions ; on suit en revanche assez bien celles qu’on a prises la veille.

L’heure limite est la ligne la plus utile. Elle transforme une question floue, « est-ce que je continue », en question fermée, « est-il plus de quinze heures ».

Ce que valent les traces partagées

Les traces téléchargées sur les plateformes communautaires sont utiles pour le tracé et trompeuses pour tout le reste. Une trace ne dit pas la date à laquelle elle a été enregistrée, ni le niveau de celui qui l’a marchée, ni ce qu’il a trouvé fermé. J’en ai suivi une qui passait par un gué infranchissable en juin et qui avait été enregistrée au mois d’août.

Je les utilise donc comme hypothèse de tracé, jamais comme garantie de praticabilité, et je les confronte toujours au fond cartographique officiel avant de partir. Quand une trace s’écarte du sentier porté sur la carte, c’est soit une variante intéressante, soit une erreur de quelqu’un qui s’est perdu et dont le détour est resté enregistré.

Ce que ni l’une ni l’autre ne donnent

L’état du sentier. Ni le papier ni l’écran ne disent si le passage est dégagé, si le gué est franchissable, si le maquis a repris le chemin depuis deux ans ou si la passerelle a été emportée l’hiver dernier. Cette information ne vient que de quelqu’un qui y est allé récemment, et c’est d’ailleurs une bonne partie de la raison d’être de ce carnet.

Sur ce décalage entre la carte et le terrain, j’ai écrit un billet entier à propos de la possibilité de se perdre en Corse intérieure. Et pour un exemple de ce que donne la confrontation des deux supports sur quatre jours, c’est dans la traversée de la Cinarca.